Le Guerrier des Altaii

Robert Jordan

Bragelonne

  • 17 février 2021

    Si vous aimez Robert Jordan pour toutes ses qualités et tous ses défauts, vous aimerez Le Guerrier des Altaii, mais pas forcément pour ces mêmes raisons. Qu'on se le dise, n'espérez pas retrouver dans ce livre la subtilité, la richesse, de La Roue du Temps.

    Lecteur transi de cette saga, l'annonce de Tor de la sortie imminente du tout premier livre écrit par Jordan m'a fait sautiller partout. Lire ce livre, c'est toucher du doigt l'écriture d'un auteur dans sa jeunesse, ses tâtonnements et sa créativité.

    Le Guerrier des Altaii est un livre bourré d'action. Wulfgar enchaîne les péripéties : il va de l'aride Plaine aux geôles de Lanta, il s'arrête un moment pour discuter avec sa Sœur de la Sagesse ou encore pour détruire des armées entières. Adieu, les descriptions précieuses, minutieuses (longues diront certains...) auxquelles on peut être habitué avec l'écriture de Jordan.

    Certains passages manquent de finesse, comme les premières impressions données des Altaii : des rustres nomades des steppes, moins habitués à la diplomatie encore qu'à la vie citadine ou la dualité entre Eilinn et Elana. C'est sans dire que d'autres passages dérogent aux raccourcis simplistes comme la prise de Lanta, ville aux murailles imprenables, sauf si tu passes derrière, que tu prends ton briquet et que tu confonds la porte avec une bougie, ou la fin durant laquelle les Altaii acceptent d'abandonner leur mode de vie nomade pour s'installer en ville. J'aime ces choix tranchés.

    Malheureusement, on sent déjà le Jordan de La Roue du temps qui frétille, frustré de ne pas pouvoir rédiger une collection entière autour de Wulfgar. Du coup, il y a dans certaines séquences une impression d'excessive rapidité, il y a une multiplicité de noms, de personnes, de lieux, qui sont pas exploités comme ils devraient. Ce n'est pas bâclé, hein, mais ce n'est juste pas poussé suffisamment.

    Après, je ne vais pas critiquer : j'ai passé un bon moment en retrouvant certains des marqueurs de Jordan. Parmi les plus remarquables : le traitement du genre (la magie réservée aux femmes, l'existence de lois propres aux femmes dans la communauté altaii) qui annonce l'opposition plus franche dans la RdT ; le traitement des personnages secondaires (qui ont leur place dans le récit et dans l'intrigue) ; le refus d'une vision manichéenne (les monstres = méchants, les Humains = sympatoches) ; ou les interactions entre les civilisations modernes réelles et l'univers de fantasy (souvenez-vous des références à Merk et Mosk dans la RdT par exemple, ben c'est bien moins éludé ici). D'ailleurs, je vois tout à fait ce livre s'inscrire dans un univers étendu de Fondation d'Asimov ou de La Romance de Ténébreuse de Zimmer Bradley.

    Par contre, le Guerrier des Altaii diverge sur d'autres sujets de ce dont nous avait habitué Jordan. Par exemple, n'imaginez pas que les Altaii sont des Aiels : pas la même mentalité, pas les mêmes valeurs, pas la même histoire, ce ne sont pas les mêmes types d'habitants du désert, ici nous avons plus affaire aux nomades des steppes mongoles. Autre source de surprise : la sexualité est absolument présente dans ce livre. Rien d'explicite, mais certains passages invitent sans difficulté les imaginations fertiles à s'égarer. Et pour en citer un autre, allez soyons fous : la magie. Présente, elle est totalement distincte du Pouvoir. Pentacle, chamanisme, vaudou, on sent les inspirations de Jordan.

    Bref, sans commune mesure avec l'œuvre de référence qu'est La Roue du Temps, le Guerrier reste un livre de fantasy plaisant à lire, parfois succinct mais avec un solide background créatif et des idées originales, qu'on retrouvera par la suite chez Jordan. Je me demande bien ce qu'il aurait pensé si ce livre était sorti de son vivant.